Les doigts et la mémoire
Il y a des gestes qui ne s’oublient pas. Celui de poser une feuille de papier vergé sur une table de travail, d’en sentir le grain sous la pulpe, de deviner l’histoire qu’elle porte. Je les connais bien, ces gestes. Ils sont mon quotidien depuis vingt-sept ans. Je suis relieur d’art, spécialisé dans la restauration de manuscrits religieux du Moyen Âge. Un métier que j’exerce seul, dans mon atelier situé au dernier étage d’un immeuble du centre de Liège, là où la lumière du nord est la plus douce.
Je m’appelle Stéphane. J’ai 50 ans, des tempes qui grisonnent, et un mariage qui tient depuis treize ans. Avec Alain, nous avons une fille de 10 ans, Joséphine, et un garçon de 7 ans, Arthur. Notre vie est une partition silencieuse que nous apprenons à jouer ensemble, chaque jour un peu mieux.
L’odeur de la colle de peau
Mon atelier sent la colle de peau, le cuir de chèvre et l’alcool à brûler. Des odeurs que ma femme, enfin, mon mari, dit reconnaître sur mes vêtements quand je rentre le soir. Alain est facteur. Il part tôt le matin, souvent avant que les enfants ne soient levés, et il connaît chaque recoin de Liège, chaque boîte aux lettres qui grince, chaque chien qui aboie sur son passage.
Moi, je passe mes journées à réparer le temps. Un manuscrit du XIIIe siècle, dont la couverture en bois se désagrège, arrive sur ma table. Il a été trouvé dans le grenier d’une église de campagne, rongé par l’humidité, dévoré par les insectes. Il faut des mois pour lui redonner vie. Des mois à humidifier le dos, à recoller les cahiers, à retendre la peau. Et parfois, je découvre des trésors : une note marginale d’un moine copiste, un dessin à la plume oublié, une tache d’encre qui raconte une histoire.
Mon ami Marc, qui collectionne les montres vintage, me dit souvent que je devrais chronométrer ces opérations. Il rit, son vieux chronographe suisse au poignet. Mais il comprend. Lui aussi travaille avec le temps. Seulement, lui le mesure, je le répare.
Avant, je portais une montre aussi. Une belle pièce, héritée de mon grand-père. Je la regardais sans cesse. Le temps était une contrainte, un compte à rebours entre deux rendez-vous, deux obligations. Aujourd’hui, je l’ai rangée dans un tiroir. Je sais lire l’heure aux ombres sur le mur de l’atelier, à la lumière qui traverse les vitraux de l’église d’en face. C’est étrange, cette liberté de ne plus regarder l’heure.
Le goût du dimanche matin
Le dimanche, nous avons un rituel. Nous allons au marché de la Batte. Les enfants courent entre les étals, Alain négocie le prix des endives, et moi, je cherche les marchands de livres anciens. Il y en a un, surtout, qui installe son stand près de la statue de Charlemagne. Il s’appelle Roger, il a 80 ans, et il me garde toujours quelque chose sous le manteau.
La semaine dernière, c’était un missel du XVIIe, abîmé mais complet. Je l’ai pris dans mes mains, j’ai senti l’odeur de la poussière et de l’encens. Alain m’a regardé, a souri, et a sorti son portefeuille sans un mot. Lui aussi connaît cette fièvre. Celle qui vous prend quand vous tenez quelque chose de précieux, de fragile, d’unique.
Notre maison, rue des Savants, est pleine de ces trésors. Des livres que j’ai restaurés, des objets que nous avons chinés. Il y a une odeur particulière chez nous, un mélange de pain grillé, de cire d’abeille et de vieux papier. Mes enfants grandissent entourés de pages qui ont traversé les siècles.
Je me souviens du jour où Joséphine, à 6 ans, a demandé si les livres avaient une âme. J’ai répondu que oui, et que mon travail était de les aider à rester en vie. Depuis, elle me regarde travailler avec une gravité d’enfant. Arthur, lui, préfère construire des tours avec mes chutes de cuir. Il a 7 ans et ne tient pas en place. Il court dans l’atelier, et je le rattrape, le soulève, le pose sur mes genoux. Nos dimanches sont bruyants, désordonnés, vivants.
L’attente
Je vais vous confier quelque chose que je ne dis jamais à voix haute. Parfois, le soir, quand la maison est calme, que les enfants dorment et qu’Alain lit dans son fauteuil, j’ouvre un tiroir. Il contient des lettres, non, pas des lettres d’amour, rien de si romanesque. Ce sont des commandes en attente, des manuscrits que des clients m’ont confiés et qui attendent leur tour sur une étagère, dans la pénombre de l’atelier.

Il y en a un, surtout, que je garde pour la fin. Un psautier du XVe siècle, magnifiquement enluminé, qui appartient à une église de la région. Je l’ai reçu il y a six mois. Il a fallu d’abord le stabiliser, puis décider comment intervenir. Chaque fois que je le prends, je retiens mon souffle. Ses pages sont si fines qu’on devine les mots à travers. L’encre est d’un bleu profond, presque noir.
Je sais que le moment viendra où je devrai commencer. Il faut que je sois prêt. Pas techniquement, mais mentalement. Quand on travaille sur un objet de cette valeur, il faut entrer dans une forme de dialogue silencieux avec l’objet. On ne le force pas. On l’écoute.
L’attente est un luxe, dans notre époque. Un luxe que je m’offre. Avant, j’étais toujours pressé. Je voulais que les choses arrivent vite, que les projets aboutissent, que les décisions soient prises. Maintenant, j’ai appris à attendre. L’attente n’est pas une perte de temps. C’est une préparation, une maturation.
Ce manuscrit, je sais qu’il me prendra des mois. Des mois pendant lesquels je le toucherai chaque jour, le tournerai, l’examinerai à la loupe. J’écouterai ce qu’il me dit. Et quand je commencerai enfin, mes gestes seront précis, sûrs, comme ceux d’un danseur qui connaît la chorégraphie par cœur.
Le soir, avant de m’endormir, je pense à lui. À la texture de son cuir, à l’odeur de sa peau vieille de six siècles. À ce qu’il a vu, entendu, traversé. Demain, je le prendrai dans mes mains. Encore une fois. Et je l’attendrai.
Les fenêtres sur Liège
Liège, c’est une ville de passage. On y arrive, on en repart, on y revient. Moi, j’y suis né, j’y ai grandi, j’y ai choisi de rester. Il y a ici une douceur de vivre que je ne trouve nulle part ailleurs. La lumière, les quais, les terrasses. Et cette façon qu’ont les Liégeois de vous parler comme s’ils vous connaissaient depuis toujours.
Alain et moi, nous allons souvent marcher le long de la Meuse le week-end. Les enfants courent devant, nous marchons lentement, main dans la main. Parfois, des regards s’attardent. Parfois, un sourire. La plupart du temps, rien. Être un homme gay marié à Liège, aujourd’hui, c’est presque banal. C’est une liberté que je ne mesure pas toujours, mais que j’apprécie profondément.
Il y a quelques semaines, j’ai croisé un article qui m’a fait sourire. Selon La Voix du Nord, une ASBL de Liège, baptisée « Félix », meuble gratuitement les réfugiés ukrainiens depuis quatre ans. Leur slogan : « Pour nous, Félix, c’est un peu papa Noël chaque jour ». J’ai trouvé cela magnifique. Cette ville a ce truc, cet élan, cette générosité un peu brute. J’ai donné quelques meubles, des livres aussi. Des choses que j’avais restaurées, que je voulais offrir à ceux qui arrivaient ici, les mains vides, le cœur lourd.
Liège, c’est une ville qui sait accueillir. Je le sais, moi qui suis resté.
Le bruit du silence
Ce matin, je suis monté à l’atelier avant le lever du jour. La ville dormait encore. J’ai allumé ma lampe, une petite lumière jaune qui éclaire ma table. J’ai posé le psautier devant moi. Il était là, ouvert à la page que j’avais laissée hier. Le silence était si profond que j’entendais mon propre cœur.
J’ai passé la main sur la page. Le papier a frémi sous mes doigts. C’était comme une promesse. Je me suis assis, j’ai fermé les yeux, et j’ai écouté les bruits de la ville qui s’éveillait. Loin, très loin, un moteur. Puis la cloche de l’église. Puis des pas sur le trottoir.
Quand j’ai rouvert les yeux, il faisait jour. Les vitraux de l’église d’en face baignaient mon atelier d’une lumière bleue, presque irréelle. J’ai souri. Je sais pourquoi je suis ici. Pourquoi j’ai choisi cette vie, ce métier, cet homme, ces enfants, cette ville.
Je ne sais pas si le bonheur se mesure. Peut-être se respire-t-il, comme l’odeur de la colle de peau et du vieux papier. Peut-être s’écrit-il, dans les marges, à l’encre bleue, pour que quelqu’un, un jour, le découvre.
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