Un mois d’août sous haute tension
Je n’aurais jamais cru que Charleville-Mézières puisse être le théâtre d’une telle effervescence. On la dit discrète, un peu endormie, fière de sa place Ducale et de son célèbre fils Rimbaud. Mais cet été, la ville a vibré. D’abord, il y a eu ce record absolu : selon les données de Météo-France relayées par L’Union, juillet a été le mois le plus ensoleillé de l’histoire moderne de la cité ardennaise. Puis, il y a eu le Mondial, et cette fan zone géante sur la place de la Gare où tout le monde s’est serré, maillot sur le dos, pour finalement vivre une déception immense. Je me souviens de ce lundi soir, l’élimination de la France, le silence assourdissant qui a suivi le coup de sifflet final. J’y étais, avec mon fils, qui ne comprenait pas pourquoi son père faisait cette tête. Il croyait que c’était juste un match.
Ce n’était pas que le match.
Le point de bascule
Je m’appelle Thomas. J’ai 38 ans. Je suis accordeur de pianos pour un atelier de réparation d’instruments anciens, un métier qui m’occupe les mains et l’esprit. On pourrait croire que c’est une vie calme, réglée, presque musicale. En apparence, c’est le cas. Je suis marié depuis douze ans à Anne, une femme que j’aime profondément, et je suis le père d’un garçon de huit ans, Paul, qui collectionne les cartes de foot et les questions impossibles. Nous habitons une maison avec un petit jardin, nous avons des projets de travaux pour la salle de bain, et je rate systématiquement la cuisson du riz quand c’est moi qui m’en occupe. Anne me le rappelle gentiment, et c’est notre petite musique intime.
Mais depuis quelques semaines, je suis aussi un homme marié infidèle à Charleville-Mézières. Voilà, c’est écrit. Ce n’est pas une phrase que je pensais un jour prononcer, surtout pas à voix haute, surtout pas dans cet article. Je n’ai jamais cherché cela. Je n’ai pas de profil sur un site de rencontre, pas de double vie numérique. C’est arrivé autrement, de manière plus organique, plus dangereuse. C’est arrivé à la fan zone, pendant ce match que je n’arrivais pas à regarder.

L’été le plus chaud
Anne était partie voir sa sœur pour le week-end du 15 août. Paul était en colo. Je me suis retrouvé seul, avec un appartement trop silencieux, un piano à queue à restaurer dans l’atelier et une solitude que je ne connaissais plus depuis des années. Le jeudi 6 août, alors que la météo annonçait encore 34 degrés à l’ombre, j’ai décidé de sortir. Pas pour boire, pas pour chercher. Juste pour marcher, pour profiter de cette lumière dorée qui baignait les toits d’ardoise.
Je suis allé au Parc du Mont Olympe, le seul endroit où l’on respire encore un peu quand la ville est une fournaise. Je me suis assis sur un banc, face à la vue sur les méandres de la Meuse. C’est là que je l’ai vue. Elle lisait, à l’ombre d’un tilleul. Je ne vais pas la décrire, ce serait trop facile, trop attendu. Je vais juste dire ceci : elle lisait un livre sur l’architecture Art Déco, un sujet qui m’intéresse depuis que j’ai réparé un piano droit venu d’un palace des Années folles. Je lui ai fait la remarque, elle a souri. C’était simple, léger, presque innocent. Nous avons parlé des façades de la place Ducale, de la chaleur, de la façon dont la pierre change de couleur à la fin du jour. Nous avons parlé pendant une heure, puis deux. L’eau minérale qu’elle avait dans son sac était tiède. On a ri.
Il n’y a pas eu de moment « bascule » spectaculaire. Il y a eu une évidence, un accord parfait entre mes doigts et ses mots. Nous avons échangé nos numéros sans arrière-pensée, en se disant qu’on pourrait peut-être aller voir une expo ensemble. C’était un mensonge que nous nous racontions pour nous permettre le reste. Le reste, c’est un après-midi entier passé dans ma voiture, garée sur un chemin près de la forêt de Warémont, à écouter une playlist que je n’avais pas écoutée depuis mes vingt ans. Le reste, c’est la sensation de sa nuque sous mes doigts lorsqu’elle a tourné la tête pour regarder une libellule se poser sur le rétroviseur. Le reste, je ne vais pas le raconter. Parce que ce n’est pas ça qui compte, et que les plus beaux moments sont ceux que l’on garde pour soi, ceux que l’on regarde dans le rétroviseur avec un frisson.
Ce qui compte, c’est l’après. C’est le retour en ville, la lumière orange du lampadaire sur le trottoir, l’odeur de sa peau restée sur le col de ma chemise. Le lendemain matin, j’ai fait un café serré dans une tasse que je n’utilise jamais, celle avec une fissure, et j’ai regardé mon téléphone comme on regarde un abîme. Elle ne m’avait pas écrit. Je n’ai pas écrit non plus. Nous savions tous les deux que ce moment avait existé pour ne plus se reproduire, ou pour se reproduire autrement. Je suis un homme marié infidèle à Charleville-Mézières, mais je ne suis pas un homme qui construit des mensonges élaborés. Je suis un homme qui a pris une respiration, un seul instant de vacances loin de sa partition.

Les idées pour s’occuper, ou pas
J’ai lu dans L’Union et sur les réseaux sociaux de la ville qu’il y avait 5 idées pour ne pas s’ennuyer à Charleville-Mézières ce week-end du 7 au 9 août : marchés estivaux, spectacle inattendu sous les étoiles, massage bien mérité. J’ai souri en lisant cette liste. Anne est rentrée dimanche, les bras chargés de cadeaux et de souvenirs de sa sœur. Paul a raconté sa colo avec des étoiles dans les yeux. J’ai écouté, j’ai ri, j’ai repris ma place. Et ce lundi, quand je suis retourné à l’atelier, il y avait ce piano droit que je devais accorder pour une école de musique. J’ai passé mes doigts sur les marteaux, j’ai écouté les cordes vibrer, et j’ai pensé à elle. Pas avec désir, pas avec culpabilité. Avec la précision d’une note tenue trop longtemps.
J’ai compris quelque chose. La vie d’un homme marié infidèle à Charleville-Mézières n’est pas celle d’un traître ni d’un héros. C’est celle d’un homme qui a écouté une mélodie interdite pendant quelques heures et qui doit maintenant vivre avec cette musique dans la tête, en essayant de ne pas la laisser s’infiltrer dans les morceaux quotidiens. Elle vit quelque part en ville, elle a sans doute un mari, des enfants, une vie rangée comme la mienne. Nous ne nous sommes pas promis de nous revoir. Nous avons échangé un regard, long, avant de nous quitter près du kiosque à musique. Un regard qui disait : « Merci pour cette pause. » C’est tout. C’est énorme.
La musique continue
Depuis, il y a eu d’autres matchs à la télé, la rentrée qui approche, la liste des fournitures scolaires, un rhume qui a traîné une semaine, une dispute à propos des vacances de la Toussaint. La routine. Mais il y a aussi ce petit frisson quand mon téléphone vibre et que je ne reconnais pas le numéro. Ce n’est jamais elle. Je sais qu’elle ne m’appellera pas. Nous avons vécu notre parenthèse. C’est un luxe, une respiration. Un secret que je garde comme on garde un vinyle précieux dans une poche intérieure, sans jamais le sortir, mais en connaissant chaque sillon.
Alors oui, je suis un homme marié infidèle à Charleville-Mézières. Mais je suis surtout un homme qui a redécouvert, l’espace d’un après-midi d’août trop ensoleillé, que le désir n’a pas d’âge et ne se range pas toujours là où on l’attend. Je ne le souhaite à personne, je ne le déconseille à personne. C’est juste une réalité, aussi nette qu’une note de do majeur après un accord suspendu. Et si vous me croisez au marché, place Ducale, avec mon fils sur les épaules et un sourire pour Anne, vous ne verrez qu’un homme ordinaire. Et vous aurez raison. Je le suis. Avec une nuance, juste une, comme une pédale douce sur le clavier.
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