Le goût du beurre baratté
Il y a des matins où l’on se réveille avec la certitude que quelque chose a changé, sans savoir exactement quoi. C’est une impression qui tient à peu de chose : la lumière qui entre par la fenêtre, la température du café dans la tasse, ou peut-être cette façon qu’a l’air de vibrer quand on l’écoute vraiment. Pour Benjamin, ce mardi d’octobre avait commencé comme tous les autres, avec la routine bien rodée d’un homme de trente-deux ans qui a construit sa vie avec soin. Puis il y a eu ce message, et l’après-midi a basculé dans une dimension parallèle.
Un homme, une adresse, deux vies
Benjamin n’est pas un personnage public. C’est un homme gay marié à Saint-Sauveur, et cette phrase, il la prononce rarement à voix haute, parce qu’elle ne lui semble pas définir grand-chose de son quotidien. Son quotidien, c’est d’abord une adresse dans le quartier Saint-Sauveur, ce coin de Québec qui sent à la fois la poussière des ateliers d’artisans et la levure fraîche des boulangeries de la Basse-Ville. Il y vit depuis onze ans, d’abord seul, puis avec Martin, son mari, et maintenant avec leurs deux chats, une vieille autruche en porcelaine héritée de sa grand-mère, et une collection de carnets Moleskine qu’il n’ouvre jamais mais qu’il ne cesserait de ranger par couleur.
Professionnellement, Benjamin est accordeur de pianos. Pas celui qui vient dans les salons pour vérifier la justesse d’un instrument familial, mais celui que les salles de concert appellent en urgence, celui qui passe des heures dans le silence d’un théâtre vide, l’oreille collée à la caisse de résonance, à chercher la vibration imparfaite qui gâche tout. Il a appris ce métier sur le tas, après avoir abandonné des études de musicologie qui l’ennuyaient profondément. Ce qu’il aime, ce n’est pas la musique elle-même, mais la mécanique invisible qui la rend possible. Cette précision maniaque lui a valu une réputation discrète mais solide dans toute la région de Québec.
Marié depuis sept ans à Martin, père d’un garçon de sept ans, Félix, Benjamin incarne une forme de stabilité que ses amis lui envient parfois. Martin est enseignant en histoire au cégep, un homme patient qui collectionne les cartes postales anciennes de la ville et qui sait faire des crêpes sans aucune recette, par pur instinct. Leur vie est organisée, douce, prévisible. Les mercredis après-midi sont consacrés à Félix, les samedis matins au marché public, les dimanches soir à une série télévisée regardée installés sous la même couverture. Une vie bien rangée, penserait-on. Une vie heureuse, dirait Benjamin, sans la moindre hésitation.

Mais il y a quelques semaines, la vie bien rangée de Benjamin a rencontré une aspérité.
L’inondation silencieuse
Ce printemps, la Basse-Ville a connu des épisodes d’inondations à répétition. Selon les informations rapportées par Radio-Canada, les résidents de la rue Saint-Vallier ont dû évacuer leurs sous-sols à deux reprises en trois semaines, et l’impatience gronde face à des travaux de canalisation sans cesse repoussés. Benjamin suit ces nouvelles d’une oreille distraite, lui qui vit plus haut dans le quartier. Mais il y a un matin, en allant chercher son café chez Beurre Baratté, la nouvelle fromagerie qui a ouvert ses portes récemment, il a entendu une conversation entre deux femmes. Elles parlaient des dommages, des assurances, du désarroi des familles. L’une d’elles a dit quelque chose comme : « On ne sait jamais ce que l’on a jusqu’à ce que ça soit trempé. »
Cette phrase l’a suivi toute la journée. Elle s’est logée quelque part entre sa poitrine et son estomac, là où les pensées inutiles s’installent parfois pour durer. Il ne savait pas encore pourquoi, mais cette évidence sur les choses que l’on perd sans les avoir regardées l’a travaillé comme une dissonance dans un accord parfait.
C’est le jeudi suivant qu’il a croisé la route de Steve Normandin. Pas directement, pas physiquement. Il lisait un article dans Le Soleil sur le nouveau projet de l’ancien animateur, une boutique de disques usagés où il organise des rencontres avec des artistes locaux. L’article mentionnait l’idée qu’un disque n’est jamais vraiment écouté tant qu’on ne l’a pas offert, partagé, commenté. Une autre phrase qui aurait dû glisser sur lui. Mais Benjamin a arrêté sa lecture, le regard fixe sur la page, avec cette sensation étrange que le monde lui adressait des signes.
Il a refermé le journal, a sorti son téléphone, a ouvert la boîte de réception. Il l’a refermée. Ce geste, il l’a répété trois fois, le cœur battant un peu trop vite, avant d’oser relire le message qu’il avait reçu trois jours plus tôt.
Un message banal, en apparence. Un homme, un certain Émile, qui lui écrivait à propos d’un piano droit Blondel des années 1970 qu’il souhaitait faire restaurer. Le ton était poli, technique, presque professionnel. Mais il y avait cette phrase, au milieu du texte, qui semblait avoir été écrite pour lui : « Mon père disait que cet instrument n’avait jamais sonné juste, mais que c’était précisément pour cela qu’il l’aimait. »
Benjamin n’aurait pas su expliquer ce qui l’avait retenu. Il a répondu le lendemain, avec des questions précises sur les craquelures du chevalet, sur l’état des marteaux. Puis il a été convenu qu’il se déplacerait à Québec, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, pour examiner le piano sur place. Une intervention comme il en fait des dizaines par année. Rien d’exceptionnel. Pourtant, depuis cette conversation, Benjamin regarde l’heure sans cesse, comme on consulte une montre dont on n’attend rien, par pur réflexe nerveux.
L’accord parfait
L’après-midi de la visite est enfin arrivé. Benjamin a préparé sa caisse d’outils avec une lenteur inhabituelle. Il a vérifié les cales, les feutres, les limes, le diapason. Il a sorti son carnet de notes, ajouté une remarque sur la température extérieure, qui joue toujours sur la tension des cordes. Il a laissé Martin partir avec Félix à un cours de natation, en leur faisant un signe de la main depuis la fenêtre, sans se douter que ce geste anodin scellerait la fin d’une certaine version de lui-même.
L’appartement d’Émile sentait la cire d’abeille et le bois ancien. Une bibliothèque entière tapissait un mur du salon, au milieu de laquelle trônait le fameux piano Blondel, un instrument massif, patiné par les décennies, dont la surface portait les traces de cette patine particulière que seul le temps produit. Benjamin s’est assis sur le banc, a fermé les yeux, et a posé ses mains sur le clavier. Les premières notes étaient justes, presque étonnamment justes pour un instrument qu’on disait désaccordé. Puis il a glissé vers les aigus, et là, il l’a entendu. L’imperfection. Une voix de piano qui chantait faux, un demi-ton trop bas, comme un souffle coupé.

Il s’est concentré, a sorti son diapason, a commencé le travail minutieux d’accordage, marteau après marteau, dans ce silence épais où seul le son des cordes et la clé qui tourne troublaient l’air. Émile était resté dans une pièce voisine, par discrétion. De temps en temps, le bruit d’une tasse de café qu’on reposait, un pas étouffé, une toux discrète. Benjamin percevait la présence de cet homme sans le voir, et cette présence en creux lui donnait une conscience aiguë de chacun de ses gestes, comme s’il jouait pour un public invisible dans une salle vide. L’odeur du café infusé s’est mêlée à celle du feutre neuf qu’il posait entre les marteaux. Il a dégluti, concentré sur la tension de la corde, sur ce point précis de justesse où un instrument chante enfin.
Il ne saurait dire combien de temps il est resté là. Quand il a terminé, il a joué un accord de do majeur, simple, entier. Le son a empli l’espace, pur, réconcilié. Dans le silence qui a suivi, il a entendu Émile applaudir doucement, quelque part derrière lui. Il s’est retourné, et pour la première fois, il a réellement vu l’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte, une tasse fumante à la main, un sourire au coin des lèvres.
Ils ont parlé du piano, du père d’Émile, de la difficulté de trouver des artisans compétents. Ils ont parlé de disques vinyles, des goûts musicaux propres à leur génération, de la réouverture de Beurre Baratté qui faisait le bonheur du quartier depuis quelques semaines. Puis Benjamin a dû partir, car il devait récupérer Félix à la piscine. Il a serré la main d’Émile, une poignée de main ferme, peut-être un peu plus longue que nécessaire. Dans la rue, il s’est retourné une fois. La fenêtre du deuxième étage était éclairée, la silhouette d’Émile se découpait contre la lumière. Benjamin a pensé à cette citation de Proust qu’il avait lue dans un documentaire sur la mémoire sensorielle, ce truc sur le goût de la madeleine qui réveille des mondes engloutis.
Il est rentré chez lui, a préparé le souper, a écouté Félix raconter sa leçon de natation avec l’enthousiasme délirant des enfants de sept ans. Il a embrassé Martin qui rentrait épuisé de sa journée de cours. Il a tenu sa main dans la sienne sur le canapé, comme il le faisait tous les soirs. Le lendemain matin, cependant, il a pris une autre tasse de café que d’habitude. Il l’a bue lentement, debout près de la fenêtre, en regardant la rue. Son téléphone vibrait sur la table. Un message d’Émile, probablement, pour le remercier du travail accompli. Il ne l’a pas ouvert tout de suite. Il l’a laissé là, sur la table, comme on laisse une lettre d’été sur un buffet, pour prolonger le plaisir de savoir qu’elle existe.
L’homme gay marié à Saint-Sauveur qu’il incarne est le même qu’avant. Père de famille, mari fidèle, artisan passionné. Mais quelque chose a changé dans la manière dont il traverse ses journées. Le temps qu’il passe à vérifier son téléphone, ses doigts qui effleurent la tasse de café, la façon dont il murmure parfois le prénom d’Émile, comme pour essayer sa sonorité. Rien n’est arrivé. Rien n’arrivera peut-être jamais. C’est précisément cela, l’immensité de ce qui tremble. Un accord parfait n’est jamais définitif. Il ne demande qu’à être réaccordé, encore et encore, pour continuer de chanter juste.
Ce week-end, Félix a demandé à Benjamin de lui apprendre à faire ses lacets. Assis tous les deux sur le plancher de bois du salon, la grande main de l’homme guidant les petites mains de l’enfant dans le croisement des boucles, Benjamin a senti un calme rare l’envahir. Le bruit du lacet qui glisse sur le cuir, le souffle concentré de son fils, l’odeur de la poussière et de la lessive dans la maison. Pendant un instant, tout était à sa place. Puis il a pensé à la caisse de résonance de ce piano Blondel, à la beauté de ses failles, et il a souri d’un sourire intérieur que personne, pas même Martin, ne pouvait lire. Il ne regarde plus la montre. Il écoute les silences.
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