Le troisième temps d’une vie
Il est 9h37 un mardi matin à Bruxelles, et François regarde la purée de pois chiches prendre la bonne consistance. Pas trop liquide, pas trop épaisse. La cuillère en bois trace un sillage qui se referme lentement. Il ajuste le feu, baisse d’un cran. Dans une heure, les premiers clients du traiteur pousseront la porte de l’atelier situé rue des Tanneurs, et il faut que tout soit prêt. Les bricks, les tajines, les salades méchouia. Une commande spéciale pour un mariage ce week-end, cent vingt couverts, menu marocain traditionnel revisité.
François a 49 ans et n’aurait jamais imaginé travailler la cuisine nord-africaine. Lui qui a grandi à Nancy dans une famille où le plat du dimanche était un pot-au-feu sauce gribiche. C’est drôle, comme la vie vous emmène ailleurs. Avant d’ouvrir son traiteur, il était architecte. Dix-sept ans dans un cabinet du quartier Louise, à concevoir des halls d’entrée et des façades en verre. Un métier qu’il avait choisi par passion, une passion qui s’est éteinte progressivement, comme une bougie qu’on oublie de moucher. Il pourrait raconter le moment précis où il a su qu’il fallait partir. C’était en visitant un chantier à Laeken, un immeuble de bureaux avec un atrium en double hauteur. Le maître d’ouvrage discutait du choix du carrelage avec une intensité qui lui a soudain paru absurde. Il s’est vu, lui, à 60 ans, encore là, à parler de joints de dilatation.
Alors il a tout quitté. Pas brutalement, mais avec une détermination tranquille. Il a suivi des cours de cuisine à l’école Ferrandi, passé six mois à Marrakech chez un traiteur réputé, ouvert son propre commerce dans les Marolles. C’était il y a cinq ans. Aujourd’hui, son petit atelier aux murs blancs et aux étagères chargées d’épices tourne bien. Assez pour vivre, pas assez pour s’enrichir. Ce n’est pas le but.
Ce mardi matin, pourtant, il travaille machinalement. Les gestes sont précis, efficaces, mais son esprit est ailleurs. Il y a une semaine, quelque chose a basculé. Quelque chose qu’il n’avait pas prévu, qu’il n’avait même pas imaginé possible, et dont il ne parle encore à personne. Pas même à Alain.
Alain, c’est son mari. Ensemble depuis vingt ans, mariés depuis onze, parents d’un garçon de 13 ans prénommé Théo. Une vie rangée, douce, confortable. Un appartement avenue de l’Hippodrome, avec vue sur le parc. Les dîners du vendredi soir chez des amis à Ixelles. Les vacances d’été en Bretagne dans une maison louée chaque année. Les réunions parents-profs au collège Saint-Jean-Berchmans. Rien de spectaculaire, rien de dramatique. Une vie dont beaucoup seraient contents, et qu’il est content, lui aussi. Vraiment.
Alain est musicien. Il joue du violoncelle dans un orchestre de chambre, donne des cours au conservatoire. C’est un homme doux, attentif, qui prépare le petit-déjeuner le dimanche matin et connaît par cœur les parfums de lessive que préfère Théo. Il y a quelques jours encore, François aurait dit qu’il était heureux. Il n’aurait pas menti.
Alors pourquoi ce vide dans la poitrine quand il a croisé ce regard, lundi dernier, au marché de la place du Châtelain ? Pourquoi ce frisson qu’il n’a pas su expliquer, cette impression que le temps s’était arrêté pendant quelques secondes, le temps que l’homme aux cheveux gris et au blouson en cuir lui sourie en prenant une barquette de pastilla ?
Il ne sait pas son nom. Il ne sait rien de lui. Mais depuis une semaine, François pense à ce sourire avec une intensité qui le surprend lui-même. Ce n’est pas de la culpabilité, pas encore. C’est plutôt quelque chose qui ressemble à une redécouverte, comme si une partie de lui qui dormait depuis des années venait de se réveiller en sursaut.
Le goût des après-midi d’été
Ce jeudi, François a une course à faire dans le centre-ville. Il doit livrer un plateau de pâtisseries orientales à une boutique de décoration, rue des Éperonniers. Il aime ce quartier, ses ruelles étroites, ses façades baroques qui se touchent presque. Il est 14h30 quand il sort de l’atelier, le carton calé contre sa poitrine. Le soleil de juillet cogne dur sur les pavés. Il marche vite, habitué aux distances bruxelloises.

En passant devant la Grand-Place, il voit un attroupement. Des jeunes, des drapeaux rouges frappés d’une étoile verte. Il comprend tout de suite. La veille, le Maroc s’est qualifié pour les quarts de finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Selon La DH, des scènes de liesse ont éclaté spontanément dans plusieurs quartiers de Bruxelles, notamment à Molenbeek et Schaerbeek. Ici, sur la Grand-Place, c’est calme, mais on sent encore l’énergie de la veille, cette excitation collective qui flotte dans l’air comme un parfum.
François sourit. Il a toujours aimé ces moments où une ville entière vibre pour quelque chose de simple et de joyeux. La guerre, les crises, les grèves de la STIB qui paralysent les matins d’hiver, tout ça existe, bien sûr. Mais il y a aussi ça : des supporters inconnus qui dansent dans les rues, des klaxons qui célèbrent une victoire, une communion étrange et belle entre des gens qui ne se connaissent pas.
Il repense à son propre rapport à cette culture, à la cuisine qu’il a apprise, aux épices qu’il dose chaque matin. Il n’a jamais mis les pieds au Maroc avant son stage, mais quelque chose dans cette cuisine lui a parlé immédiatement. La générosité des plats, la complexité des mélanges, cette façon de prendre son temps. C’est peut-être ça qu’il cherche, au fond. Du temps. Une forme de lenteur.
Il arrive devant la boutique, sonne. Une jeune femme ouvre, le remercie, lui propose un café. Il accepte. Il n’est pas pressé. Théo est en colonie de vacances dans les Ardennes pour deux semaines. Alain répète avec son orchestre jusqu’à 18 heures. L’appartement est vide. Pour la première fois depuis longtemps, François ne sait pas quoi faire de ce temps libre. Il pourrait rentrer, ranger la cuisine, préparer les commandes de demain. Ou alors marcher un peu, sans but.
Il marche.
Ses pas le mènent jusqu’au Sablon, puis vers le Palais de Justice, cette masse sombre et imposante qui domine la ville. Il s’assoit sur un banc, regarde les touristes qui prennent des photos. Un couple d’hommes, la trentaine, se tient par la main. L’un d’eux rit, la tête renversée en arrière. François regarde ailleurs.
Il se souvient d’un voyage qu’il avait fait à Berlin, il y a vingt-cinq ans, avec son premier amour. Ils avaient 24 ans, ils étaient insouciants, ils passaient leurs journées dans les musées et leurs nuits dans des clubs où la musique était si forte qu’on la sentait vibrer dans les os. Ce voyage l’avait marqué, non pas par ce qu’il y avait fait, mais par ce qu’il y avait ressenti : une liberté totale, la certitude que tout était possible. Il repense parfois à cette sensation, comme on repense à un goût qu’on n’a pas retrouvé depuis.
Une question de regard
Le soir même, François est à l’appartement. Alain est rentré, il prépare une salade dans la cuisine. Ils parlent de choses banales : la nouvelle collègue d’Alain qui est enceinte, les travaux dans le parc qui avancent lentement, Théo qui a appelé pour dire qu’il avait attrapé un hérisson. François écoute, répond, rit aux moments appropriés. Mais il est ailleurs.
Il observe Alain comme s’il le voyait pour la première fois. Ses mains fines qui émincent les tomates, ses gestes précis et économes. Vingt ans de vie commune, et tout à coup, un vertige. Pas de lassitude, non. Plutôt une étrangeté. Comme si le décor familier s’était déplacé d’un centimètre, créant un décalage infime mais réel.
Un rapport récent de la Fondation Roi Baudouin sur la solitude dans les grandes villes belges indiquait que 30% des Bruxellois se sentent parfois seuls, même entourés. François avait lu cet article distraitement, en buvant son café un matin. Maintenant, il y repense. Ce n’est pas de la solitude, ce qu’il ressent. C’est autre chose. Une soif.
Le lendemain, il retourne au marché du Châtelain. Pas pour faire les courses. Pour voir si l’homme au blouson en cuir est là. Il n’y est pas. François se sent idiot. Que ferait-il, d’ailleurs, s’il le voyait ? Il ne le sait pas. Il achète des figues, des amandes, un fromage de chèvre. Il rentre chez lui, les bras chargés, le cœur battant un peu trop fort pour une simple matinée de marché.
Il range les courses dans le frigo, s’arrête devant le miroir de l’entrée. Il a 49 ans. Ses tempes grisonnent, il a pris quelques kilos depuis qu’il cuisine toute la journée. Il n’est plus le jeune homme de Berlin. Mais il est là, debout, vivant, avec un désir qui le prend par surprise. Ce n’est pas seulement un désir pour un inconnu, il s’en rend compte. C’est un désir pour une version de lui-même qu’il avait rangée dans un tiroir.
Partition à trois temps
Le samedi, il livre le mariage. Une cérémonie dans une ferme rénovée du côté de Lasne. La salle est décorée de guirlandes lumineuses, les invités dansent déjà quand il arrive avec les plats. Il installe le buffet, vérifie les températures, répond aux questions de la traiteur qui coordonne l’événement. Il travaille deux heures, puis repart.
Sur le chemin du retour, il repense à l’époque où il était architecte, à ces années passées à construire des espaces pour les autres. Maintenant, il remplit des assiettes. Peut-être que c’est la même chose, au fond. Créer des cadres, des contenants, des moments. Mais il y a quelque chose de plus concret dans la nourriture, de plus immédiat. Le goût, l’odeur, la chaleur. On ne triche pas avec ça.
Le lundi, il reçoit un message. Un numéro inconnu. « Bonjour, j’ai adoré votre pastilla la semaine dernière. Est-ce que vous faites aussi des cours de cuisine ? » Il lit le message trois fois. Ce n’est pas lui. Ce n’est pas possible. C’est juste un client. Il répond poliment, explique qu’il ne donne pas de cours, propose une dégustation sur place. Il ajoute son prénom à la fin : François.
« Merci François. Je m’appelle Samir. Peut-être à bientôt. »
Son cœur rate un battement. Samir. Il ne sait même pas si c’est le même homme, celui du marché. Mais quelque chose dans la formulation, dans la façon dont son nom a été prononcé par écrit, lui fait penser que oui. Il pose le téléphone sur le plan de travail, les mains moites. Il se sent ridicule, adolescent. Il a 49 ans, un mari, un enfant, une vie.
Et pourtant.
Le désir est là, entier, brut, sans justification. Il ne cherche pas à le rationaliser, à l’excuser. Il le constate, comme on constate une évidence météorologique. Il pleut, il fait beau, il a envie de Samir. Ce n’est pas une faiblesse, pas une faille. C’est une poussée de sève dans un arbre qu’on croyait endormi.

Ce qui se prépare
Les jours suivants, François cuisine comme un possédé. Il essaie des recettes nouvelles, des associations inattendues. Il prépare une pastilla au pigeon, une autre au poulet et aux amandes. Il règle l’équilibre des épices avec une attention presque maniaque. Le travail le transporte, l’absorbe, l’éloigne de ses pensées tout en les nourrissant.
Il repense à son enfance, à ces dimanches après-midi passés dans la cuisine de sa grand-mère, à l’odeur du pain qui cuit, au bruit des casseroles. Sa grand-mère était une femme silencieuse qui s’exprimait par la nourriture. Elle ne disait pas « je t’aime », elle préparait un gratin de pommes de terre avec une croûte dorée. François avait appris d’elle que l’amour passe parfois par les mains, par ce qu’elles touchent, ce qu’elles transforment.
Alain remarque qu’il travaille beaucoup. « Tu es fatigué ? » lui demande-t-il un soir. « Non, je suis juste concentré sur une commande », répond François. Ce n’est pas un mensonge, pas vraiment. La commande, c’est sa vie. La commande, c’est tout ce qu’il n’a pas encore osé formuler.
Le jeudi, il envoie un message à Samir. « Je prépare une dégustation samedi après-midi. Si vous voulez passer. » Il attend une heure, deux heures. La réponse arrive en fin d’après-midi. « Avec plaisir. À quelle heure ? »
15 heures, ils ont dit.
Le samedi, il prépare trois plats. Une pastilla, un tajine d’agneau aux pruneaux, une salade d’oranges à la fleur d’oranger. Il met la table dans l’arrière-boutique, sort les belles assiettes, allume une bougie. Il se regarde dans le miroir, ajuste sa chemise. Il n’a pas peur. Il est calme, étrangement. Comme si tout cela était écrit depuis longtemps, comme si ce moment était inévitable.
Samir arrive à 15h10. Il porte une chemise blanche, un jean. Il a les cheveux gris, les yeux clairs, le sourire qu’il avait au marché. Il tend la main. François la serre, sent la chaleur de la peau.
Ils s’assoient. Ils mangent. Ils parlent. De la cuisine, des voyages, de la ville. Samir est consultant en stratégie, divorcé, deux enfants. Il habite à Gand mais vient souvent à Bruxelles pour le travail. Il a 52 ans. Il aime la pastilla.
François ne sait pas ce qui va se passer après. Il ne sait pas si ce rendez-vous mène à quelque chose, ni à quoi il veut qu’il mène. Pour l’instant, il est là, dans l’instant, avec un inconnu qui le regarde comme on regarde quelqu’un qu’on a envie de connaître. Et c’est suffisant.
Le temps, pour une fois, ne presse pas. La montre de François est restée dans l’atelier, posée près des épices. Il ne la regarde pas. Il l’a oubliée.
Rencontrez des hommes gays mariés discrets près de Bruxelles
Des profils vérifiés, une inscription gratuite, des rencontres réelles.